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19 Oct, 17

Evolution


«La Bienveillante Pénétration»

Le cas de la «figue-banane» (suite)



Dans l’article précédent (voir hem, Vol. XIX, No. 24, du 13-19/07/05), nous avions vu le premier épisode de la tentative de développement de la filière figue-banane, épisode lié au fameux contrat Mac Donald. Ce premier épisode précède le débarquement des «marines». Nous allons nous pencher aujourd’hui sur le second épisode, qui suit le départ des «marines» et est lié au le contrat de la Standard Fruit.



Paul Moral présente ainsi ce second épisode: «L’histoire de la spéculation bananière n’a duré qu’une dizaine d’années, mais elle présente en un raccourci saisissant la ruine d’une organisation commerciale efficace dans laquelle la petite exploitation s’était aisément intégrée, et qui vers 1945, avec la montée du sisal et la reprise du sucre, communiqua à l’économie haïtienne la plus vigoureuse impulsion qu’elle ait jamais reçue[31]



En réalité, ce second épisode a connu des prémices déjà durant l’occupation. «En 1910, le contrat ‘de chemin de fer et de figue-banane’(contrat Mac Donald) sombra, on l’a vu, dans l’anarchie. Puis, vers 1925, quelques initiatives privées, toujours américaines, préludèrent à l’intervention décisive de la ‘Standard Fruit and Steamship Company’ de la Nouvelle Orléans. Cette puissante compagnie bénéficia en 1935 [32] d’un contrat qui lui conférait le privilège exclusif d’achat des bananes exportables sur l’ensemble du territoire haïtien, moyennant l’encouragement de la culture dans toutes les régions propices, par des travaux d’irrigation, des avances aux petits planteurs, l’aménagement de stations d’achat, d’entrepôts, d’installations d’embarquement[33]



Franck Blaise ne tarit pas d’éloges pour le gouvernement de Sténio Vincent à propos de ce contrat. «… les efforts déployés par le gouvernement ont été couronnés de succès.

Il a combattu effectivement la monoculture par une politique de diversification de la culture de certaines denrées.

L’honneur lui revient de porter à un très haut degré la culture et le commerce de la figue banane.

De 2 millions de régimes, l’exportation atteignit plus de 7 millions.

Aussi le gouvernement a pu équilibrer le budget de la République, chose très rare dans les annales de l’histoire d’Haïti, par cette source de revenus[34]



Et pourtant, «Tout cela allait s’effondrer en quelques années. Les circonstances extérieures ne sont nullement en cause: l’extension du conflit mondial provoqua, certes, un ralentissement très sensible du commerce, mais les exportations reprirent de plus belle en 1947. En réalité, la spéculation bananière, véritable ‘poule aux œufs d’or’, avait suscité de multiples convoitises et un frénétique trafic de concessions privées». [35]



Pour Franck Blaise, c’est la loi du 17 Juillet 1947 qui est la cause de cet effondrement. «Si la loi du 6 décembre 1946 [36] et celle du 16 septembre 1949 [37] ont été de louables démarches pour augmenter les ressources du pays, celle du 17 juillet 1947 a porté un coup mortel à notre économie dont jusqu’à ce jour, nous en ressentons les conséquences néfastes.



Voici l’opinion de l’Agronome Pierre Benoit, dans son livre, Cent Cinquante Ans de Commerce Extérieur: Par la loi du 17 juillet 1947, l’Etat s’accorde le monopole d’achat et l’exportation de la figue banane et délègue ses droits à sept compagnies concessionnaires, la Standard Fruit y compris. A partir de cette date, la figue banane rentre dans son déclin. En 1947-1948, l’exportation de 7 millions de régimes passait à 3 millions 55 et en 1948-1949 à 2 millions 16. Ce déclin, écrit le Département Fiscal, qui a une grande répercussion sur le pouvoir d’achat et sur la circulation d’argent de certaines régions du pays ne provient d’aucune contraction de la récolte. Force est donc de le relier aux manipulations auxquelles ont été sujet depuis quelque temps le commerce de cette denrée sans qu’il fut suffisamment tenu compte, selon toute apparence, de l’intérêt du producteur et de ses relations psychologiques ainsi que d’autres facteurs influant sur l’avenir de cette denrée». [38]



Avec Paul Moral, nous obtenons un peu plus de détails. «Les tiraillements s’accentuant entre l’Etat et la compagnie américaine, celle-ci, depuis 1943, avait cessé d’opérer sur l’ensemble du territoire, laissant toute la partie sud à une société locale, la ‘Haïtian Banana Export’. A partir de 1946 même avec la suppression complète du monopole, la ‘Standard Fruit’ abandonna le marché haïtien. Ce fut, en plein ‘rush’ des exportations, le déchaînement du scandale des concessions. Des compagnies régionales, toutes anonymes (‘Badeco’, ‘Nesco’, ‘Comapla’, ‘Nabasco’, etc …), pour se dédommager rapidement des pots-de-vin qu’elles avaient dû verser, s’empressèrent d’oublier leurs obligations contractuelles, s’ingénièrent à acheter au plus bas prix, se mirent à délivrer, en guise de paiement, des certificats sans valeur. Le désordre s’amplifiant, les bateaux bananiers ne trouvèrent plus aux ports d’embarquement les cargaisons sur lesquelles ils comptaient ou refusèrent d’embarquer des amoncellements de régimes avariés. La banane haïtienne fut complètement discréditée sur le marché américain. De leur côté, les petits producteurs grugés abandonnèrent une production qui ne leur apportait plus que déboires et vexations… Une compagnie haïtienne patronée par l’Etat, la ‘Habanex’ fut bien reconstituée, sous les auspices de l’efficacité et de l’honnêteté, mais il ne fallut pas longtemps pour qu’empruntant à son tour la voie des opérations frauduleuses, elle achevât le tuer le commerce bananier, avant d’être déclarée en faillite (1956). [39]





Bernard Ethéart



HEM, Vol. XIX, No. 26, du 27/07-02/08/05