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23 Mar, 17

Evolution




La résistance paysanne



Tout au long de près d’une vingtaine d’articles, nous nous sommes efforcés d’apporter un éclairage sur l’évolution de la structure foncière dans le monde rural haïtien avec pour objectif de comprendre les causes de l’instabilité qui la caractérise. Ces incursions dans l’histoire agraire permettent de prendre connaissance d’une constante: la volonté des dirigeants du pays de battre en brèche le désir des petits paysans de cultiver leur jardin comme entrepreneurs indépendants au profit de grands domaines contrôlés par des «capitalistes» nationaux ou étrangers. Cette politique se heurtera évidemment à la résistance des paysans, résistance armée bien souvent, et pendant plusieurs décennies l’histoire politique sera marquée par les soulèvements armés des Piquets et des Cacos.



La situation de dépendance vis-à-vis de l’Etat, des grands domaniers, du marché tant national qu’international, l’incertitude causée par l’absence de titres de propriété ajoutés à l’aspiration à la possession du sol ont provoqué, dès les premières années de l’indépendance, des remous importants au sein de la paysannerie haïtienne. Les soulèvements les plus caractéristiques des problèmes paysans de l’époque ont été certainement ceux menés par Goman et Accaau.[50]



De 1807 à 1820, Goman avait essayé par la lutte armée d’améliorer le statut économique et social des paysans de la Grand’Anse dans le Sud du pays. Puis de 1843 à 1847, Accaau s’étant proclamé “Chef des réclamations de ses Concitoyens” prit la tête de “l’Armée Souffrante” des paysans du Sud ou “Piquets” pour réclamer la dépossession de “certains citoyens réputés riches, le partage de leurs biens et d’une partie des biens de l’Etat entre les prolétaires”.[51]



La révolte de Goman fut finalement réprimée; celle d’Acaau perdra son élan dans les remous qui suivirent le départ de Jean-Pierre Boyer du pouvoir; celle des Cacos par contre a tenu la population en haleine jusqu’à la fin du premier quart du 20e siècle et a connu différentes phases selon que la conjoncture politique fera naître de nouvelles revendications.



Pour commencer il y a la revendication de la terre. Dans un premier temps, il ne semble pas que les paysans aient voulu mener une guerre ouverte ni même livrer de batailles rangées. En effet, jusqu’au mois d’août 1911, la lutte restera localisée dans les régions traversées par les travaux de construction de chemin de fer et les actions des groupes rebelles se résument en une série d’escarmouches contre les établissements de la compagnie Mac-Donald.[52]



Ce mouvement que l’on désigne généralement sous le nom de la “deuxième guerre des Cacos” et dans lequel certains historiens ont cru voir soit un mouvement politique visant le renversement du régime établi, soit une lutte nationaliste destinée à protester contre l’occupation du pays par les Américains, n’avait eu comme principal objectif, à ses débuts, que la conservation des lopins de terre des paysans. Cet objectif qui n’a pas été formulé ouvertement se retrouve dans les slogans «A bas Mac Donald», «A bas le chemin de fer» qui cachent l’éternelle lutte de la petite propriété contre la grande. [53]



En un mot, ces paysans continuaient une lutte commencée par leurs ancêtres contre la grande propriété aussi bien haïtienne qu’étrangère. Leur guerre n’a été que l’intensification des luttes antérieures à 1915, une résistance qui atteint son paroxysme, face à la nouvelle poussée de la grande propriété.[54]



Mais le mouvement va se dévoyer sous l’influence de l’intrusion de la politique. Cependant, en cours de route, un nouvel objectif viendra se greffer au premier, au point de le noyer presque complètement. Des politiciens s’étant emparés du mouvement, exploiteront habilement le mécontentement rural afin d’obtenir l’appui des paysans et renverser les gouvernements établis; Cincinnatus Leconte obtiendra leur appui pour renverser Antoine Simon, Oreste Zamor contre Michel Oreste, Davilmar Théodore contre ce dernier et Vilbrun Guillaume Sam contre Théodore. La lutte pour le pouvoir a donc mis en veilleuse les intérêts des paysans.[55]



Pour comprendre cette évolution il faut revenir au type de relation existant entre les grands propriétaires et leurs métayers. Nous avons déjà touché à cette situation dans un article intitulé Le Système des «de moitié» - Féodalisme à l’haïtienne (HEM, Vol. XIX, No. 5, du 02-08/03/05). Les rapports de dépendance font que le grand propriétaire peut utiliser ses métayers comme piétaille dans ses luttes pour le pouvoir.



Tout grand domanier possédant une clientèle encore considérable s’intitule «général», «un complet bleu dénim, un mouchoir rouge au coup», embrigade ses «de moitié», auxquels viennent s’ajouter les pauvres hères rabattus par les «chefs de bouquement». [56]



À la fin du mois d’août 1911, la faction politique menée par Cincinnatus Leconte se décide à exploiter le mouvement pour renverser le gouvernement d’Antoine Simon. Cette phase, la plus longue, ne connaîtra un dénouement qu’en octobre 1915 avec la reddition des principaux chefs politiques. Dans cette collusion, les intérêts paysans passent au second plan.[57]



Cette désaffiliation des homes politiques n’allait pas, pour autant, arrêter la lutte paysanne. Au contraire, en gagnant le maquis, les paysans marquaient nettement leur divergence de vue avec les politiciens et leur intention de continuer la guérilla.[58]



Avec Charlemagne Péralte, le lutte des cacos va prendre une toute autre tournure et devenir une guerre contre l’occupant nord-américain. En 1918, Charlemagne Péralte entrera en rébellion ouverte contre les forces américaines occupant le pays. Pendant plus de deux ans, lui et son successeur, Benoît Batraville, entraîneront plus de deux mille paysans de Hinche à Ouanaminthe et à Port-au-Prince en passant par la Grande Rivière du Nord, Maïssade, Ranquitte, Croix-des-Bouquets, dans une lutte sans merci contre la Gendarmerie et les Marines américains. Il sera finalement trahi et assassiné. Son successeur connaîtra le même sort, sans jamais atteindre le but politique fixé par le mouvement, à savoir: “rejeter les envahisseurs à la mer”.[59]



Bernard Ethéart



HEM, Vol. XIX, No. 34, du 21-27/09/05