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23 Mar, 17

Evolution




«Les blancs débarquent» (II)



Si on veut analyser le mouvement de pénétration du capital étranger en Haïti, on peut distinguer trois phases. La première phase précède l’arrivée des «marines» dans le pays; durant la seconde, la mainmise sur la terre va de pair avec l’occupation militaire; tandis que la troisième, la moins importante, suit la «désoccupation».



Les prémisses



La pénétration du capital étranger associée à la création de grandes exploitations a commencé avec le 20e siècle.



Depuis 1901, une société belge exploite sous le nom de «Plantation d’Haïti», plus de 300 hectares plantés en cacao, hévéas et vanille dans la région de Port Margot et de Bayeux; une autre compagnie se livre à la culture intensive des ananas dans les environs du Cap; en 1906, le gouvernement passe un contrat avec un groupe de capitalistes, belges également, pour l’établissement d’une «Banque Agricole et Industrielle» chargée de consentir des prêts à long terme et probablement d’alimenter la «Société d’Agriculture d’Haïti» fondée la même année.[8]



La construction de la voie ferrée du Cul-de-Sac, de Port-au-Prince à l’Etang Saumâtre, ouvre effectivement de nouvelles perspectives à l’entreprise sucrière. En 1906, une»Compagnie Nationale des Chemins de fer d‘Haïti» obtient la concession de trois voies ferrées: Les Gonaïves – Hinche; le Cap – Grande Rivière du Nord; Port-au-Prince – Cap-Haïtien. … C’est la première intervention caractérisée du capital nord-américain. Elle se précise en 1910, avec le fameux contrat jumelé dit «contrat Mac Donald»: pour une période de 50 ans et au prix d’affermage de un dollar par an le carreau cultivable, le gouvernement concède à la Compagnie Nationale des Chemins de fer, «National Railroad», les terres du Domaine National non occupées, «sur le parcours du chemin de fer devant traverser les départements de l’Ouest, de l’Artibonite, du Nord-Ouest et du Nord, et ce jusqu’à une distance de 20 kilomètres de chaque côté de la voie ferrée». La compagnie doit y établir des plantations bananières.[9]



L’occupation nord-américaine



Mais c’est avec l’occupation nord-américaine que le mouvement va prendre de l’ampleur. Des dispositions légales vont faciliter l’arrivée des capitaux nord-américains: on a tout d’abord, la constitution «imposée» par l’occupant au début de la présidence de Dartiguenave: Le droit de propriété immobilière est accordé désormais aux étrangers [10] puis la loi du 22 Décembre 1925 sur les baux à long terme [11] et enfin la loi du 28 Juillet 1929 qui autorise la vente de terres agricoles à des compagnies nord-américaines [12]



Il est difficile d’établir la liste exacte des compagnies américaines, avec leur raison sociale et leurs activités, qui s’installèrent ou essayèrent de s’installer en Haïti. Nous citerons:

- la Haytian American Sugar Company (1915): 24.000 acres,

- la Haytian Products Company (1915): 10.000 acres,

- la United West Indies Corporation (1918): 16.000 acres,

- la Société Commerciale d’Haïti (1918): 3.000 acres,

- la North Haytian Sugar Company (1922): 400 acres,

- la Haytian Pine-apple Company (1923): 600 acres,

- la Haytian American Development Corporation (1926): 14.000 acres,

- la Haytian Agricultural Corporation (1927): 2.200 acres

L’étendue totale des concessions aurait été de 70.000 acres (28.000 ha). D’après Emily Green Balch. [13]



Victor Redsons replace cette évolution dans une perspective internationale. Au début du XXe siècle, le système capitaliste est en crise. En 1914 éclate la première guerre mondiale pour un nouveau partage du monde. Les puissances impérialistes européennes (France, Angleterre, Allemagne), les principales rivales de l’impérialisme américain pour le contrôle du pays, sont fixés sur le front européen. L’impérialisme américain, profitant de cette situation, concrétisa franchement la doctrine de Monröe. [14]



Après l’occupation



Pour cette période, Redsons signale encore l’influence de la situation internationale. … les propriétés américaines plantées en caoutchouc sur les terres d’Indonésie et de Malaisie, objets de la convoitise japonaise, furent saisies. Cette matière étant indispensable à la poursuite de la guerre (il s’agit cette fois-ci bien entendu de la seconde guerre mondiale), l’impérialisme américain décida d’adapter notre agriculture à la satisfaction de leurs besoins d’alors. [15]



La Loi du 3 Septembre 1941 sanctionnait le contrat du 22 Août 1941 passé entre le Gouvernement haïtien et la SHADA (Société Haïtiano-Américaine de Développement Agricole). Ce contrat donnait «en bail à la société pour une période de 50 ans, 150.000 acres plantés en arbres susceptibles de produire des bois de charpente, situés dans les forêts de morne des Commissaires, du morne la Selle, dans la commune de Cerca-la-Source…» [16]



Le Décret-Loi du 6 Janvier 1943 autorisait la SHADA cultiver le sisal et la cryptostegia. Ce décret avait un caractère dictatorial. Tout propriétaire qui avait refusé d’affermer son terrain à la SHADA a été l’objet soit d’une mesure de réquisition, soit d’une mesure d’arrestation, soit d’une mesure d’expropriation. [17]



La SHADA reçut le monopole de l’importation du caoutchouc en plus de la concession de 150.000 ha destinés à la culture de l’hévéa et d’arbres forestiers. Ce fut le drame des dépossessions. Et des milliers de familles paysannes virent leurs plantations de café ou de vivres alimentaires rasées par la compagnie. [18]



Bernard Ethéart



HEM, Vol. XIX, No. 21, du 22-28/06/05