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23 Mar, 17

Evolution



«La Bienveillante Pénétration» (II)

Le cas de l’hévéa



La semaine dernière nous avons parlé du bilan négatif de l’expérience des plantations de sisal dans la plaine du Nord-Est (voir HEM, Vol. XIX, No. 22, du 29/06-05/07/05). Le problème de cette aventure industrielle vient de ce que le capital étranger s’est investi dans une production qui devait répondre à un besoin de son propre système économique, et, du jour où ce besoin n’existait plus, il s’est retiré purement et simplement faisant disparaître d’un seul coup tous les avantages que le pays d’accueil aurait pu en avoir tiré.



Aujourd’hui nous voulons aborder une autre expérience bien plus néfaste, celle de l’implantation de la culture de caoutchouc avec la célèbre SHADA (Société Haitiano-Américaine de Développement Agricole). Dans un article précédent (Les blancs débarquent HEM, Vol. XIX, No. 21, du 22-28/06/05) nous avions effleuré ce sujet, cette fois-ci, avec des textes tirés des ouvrages de Gérard Pierre Charles, Victor Redsons et Franck Blaise, nous allons approfondir la question.



L’intéressant avec Pierre-Charles est qu’il signale l’effet négatif du contrat de la SHADA sur le trésor public. En effet, il n’y a pas eu de véritable apport de capital, car les fonds investis proviennent d’un prêt fait au gouvernement haïtien, qu’il faudra donc rembourser.



Suivant les termes d’un contrat de concession entre le Gouvernement et la Société Haïtienne Américaine de Développement Agricole, la Banque Import-Export accorde un emprunt à Haïti pour la réalisation d’un programme de plantation de caoutchouc et de sisal, produits fort demandés sur le marché de guerre nord-américain. La SHADA reçut le monopole de l’importation du caoutchouc en plus de la concession de 150.000 ha destinés à la culture de l’hévéa et d’arbres forestiers. Ce fut le drame des dépossessions. Et des milliers de familles paysannes virent leurs plantations de café ou de vivres alimentaires rasées par la compagnie. Celle-ci cessa, une fois la guerre finie, d’utiliser les terres plantées.



Cet impact brutal de la grande économie capitaliste agissant à travers des organismes publics sur la structure agraire haïtienne représenta un désastre pour les paysans dépossédés, et, bien entendu, pour le trésor public. [20]



Redsons, selon sa bonne habitude, est plus incisif dans sa critique, mais donne bien plus de détails.



les propriétés américaines plantées en caoutchouc sur les terres d’Indonésie et de Malaisie, objets de la convoitise japonaise, furent saisies. Cette matière étant indispensable à la poursuite de la guerre, l’impérialisme américain décida d’adapter notre agriculture à la satisfaction de leurs besoins d’alors. Les premiers pas concrets vers le renforcement de cette nouvelle emprise impérialiste étaient franchis par la constitution de la société responsable de la prise à charge et de l’exécution de ce programme dit «d’assistance économique nord-américaine». En 1941 se forma la SHADA. Les bases financières de cette société étaient constituées par un emprunt de 5.000.000 $ U.S. accordé par la Export Import Bank. D’immenses étendues de terre, occupées par des milliers de petits cultivateurs haïtiens propriétaires et fermiers, pour avoir été délimitées sur la carte d’Haïti par le crayon rouge du responsable principal de la SHADA, étaient déclarées «Zones stratégiques» par le gouvernement de Lescot. Les paysans étaient chassés impitoyablement de leurs terres. Dans certains cas, le délai de déguerpissement n’allait pas au-delà de 48 heures. Le dédommagement était fixé à $ 25 le carreau planté en café ou cacao, sans le droit de rentrer al dernière récolte. Dans d’autres cas, on remboursait seulement $ 5 par carreau aux propriétaires possédant dûment leur titre, tandis que les fermiers recevaient une compensation de $ 10. Parfois, l’expropriation sous forme violente ne prenait en considération aucune exigence d’indemnisation. On ne touchait pas les terres des féodaux. En septembre 1943, la «Shada’s Cryptostigia Program» avait fait l’acquisition de ses terres réparties comme suit à travers la république:



Terres acquises par la SHADA jusqu’en 1943 pour la culture exclusive du caoutchouc:



Région d’Haïti

Superficie en ha

Cap

16.750

Bayeux

12.850

Cayes

11.650

Grande Anse

12.600

Saint Marc

4.300

Gonaïves

250

Ces données sont fournies par S.E.Harris in «Ecomies Problèmes of Latin America». [21]



Franck Blaise, pour sa part, est plus lyrique et ouvre une perspective sur les conséquences politiques.



La disposition législative du Gouvernement de Lescot qui a fait beaucoup de tort au pays et dont jusqu’ à présent, nous en ressentons les conséquences néfastes fut le décret loi du 6 Janvier 1945 [22].

Il autorisait la SHADA cultiver le sisal et la cryptostegia.

Ce décret avait un caractère dictatorial.

Tout propriétaire qui avait refusé d’affermer son terrain à la SHADA a été l’objet soit d’une mesure de réquisition, soit d’une mesure d’arrestation, soit d’une mesure d’expropriation. [23]

Les contrats étaient pour une période d’une année, renouvelables d’année en année, suivant les circonstances et au gré de la SHADA pendant une période qui ne dépassera pas dix ans.

Cette société a pris les meilleures terres de nos paysans pour établir des plantations dites stratégiques.

De vastes plantations de vivres alimentaires, de denrées d’exportation et d’arbres fruitiers qui constituaient une très grande source de revenus pour nos paysans ont été détruites en conséquence.

Ce fut un désastre national.

Dès cette époque, la grande commotion de 1946 était en gestation!

Si la question des domaines avait contribué à l’assassinat de l’Empereur Dessalines, si celle du contrat Marc (sic) Donald pour l’exploitation de la figue banane avait renversé Antoine Simon, si celle aussi des baux à long terme était l’un des grands griefs contre Borno, la SHADA et ses conséquences néfastes avaient été l’une des principales plaintes contre le régime dictatorial du Gouvernement de Lescot.



Bernard Ethéart



HEM, Vol. XIX, No. 23, du 06-12/07/05