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Porto Alegre 1
Du 7 au 10 mars 2006, la Fao a organisé, à Porto Alegre (Brésil), la Conférence Internationale sur la Réforme Agraire et le Développement Rural (CIRADR). Grâce à un financement du gouvernement brésilien, qui tenait absolument à la participation d’Haïti, le pays était représenté par M. Budry Bayard, lors membre du cabinet du Ministre de l’Agriculture, Philippe Mathieu, et Bernard Ethéart, Directeur Général de l’INARA.
Mars 2006, cela fait maintenant plus de trois ans, et on est en droit de se demander quel intérêt il peut bien y avoir à revenir à cet événement, compte tenu de tout ce qui s’est passé entre temps. Eh bien justement ! entre temps on a eu les émeutes de la faim de 2008 qui ont eu l’effet positif d’inciter certaines personnes, jusque là bien à l’aise dans leurs convictions, à se demander s’il n’y avait pas lieu de revoir la politique agricole imposée durant les vingt dernières années aux pays du tiers monde.
Cela n’a pas été bien loin, et le sommet organisé par la FAO en juin 2008 a été pour beaucoup une grande déception ; mais certaines convictions ont été ébranlées et, même en Haïti, il y a un certain courant en faveur d’une révision de notre politique agricole combinée avec une réforme du MARNDR. Or à Porto Alegre beaucoup de critiques ont été formulées contre la politique agricole en cours et c’est peut-être le moment d’apporter un peu d’eau au moulin des réformateurs.
En ce qui me concerne, c’est la troisième fois que je participais à une de ces grandes kermesses internationales. La première fois, c’était en 1990 ; grâce à un financement du PNUD, je représentais les ONG haïtiennes à la Conférence de Paris sur les Pays Moins Avancés (PMA). La seconde fois, en 1995, avec un financement de OXFAM, j’ai participé au Sommet Social Mondial de Copenhague.
Si je parle de kermesse, c’est que, avec le temps, non seulement la participation des ONG est devenue de plus en plus importante, mais surtout elle a donné une autre allure à ces conférences internationales. Ce ne sont plus seulement des rencontres ennuyeuses, où experts et politiciens viennent exposer des dossiers compliqués à plaisir ; la participation d’associations de toutes sortes est venue y mettre un peu de vie.
A Paris, on avait laissé un espace, à l’intérieur du palais de l’UNESCO, où se tenait la conférence, pour que les représentants des ONG puissent tenir leurs réunions. A Copenhague, la conférence s’est tenue en deux espaces différents. Les délégations officielles se réunissaient quelque part au centre ville, tandis qu’on avait mis à la disposition des ONG un espace dans une ancienne base navale située en peu à l’écart.
Et c’est là que m’est venue l’idée de parler de kermesse. Car à l’occasion de cette conférence, non seulement les ONG avaient leurs kiosques d’information, mais elles organisaient aussi des conférences, des expositions artisanales, des spectacles folkloriques etc. Je me souviens que Claudette Werleigh, qui représentait le gouvernement haïtien, est venue faire un tour de notre côté, et qu’elle regrettait de ne pas avoir la même ambiance du côté de la conférence officielle.
A Porto Alegre, il y a eu également deux conférences parallèles, toutes deux sur le campus de l’université, mais très séparées l’une de l’autre. A Paris et à Copenhague, j’étais chez les ONG ; à Porto Alegre, j’étais de l’autre côté de la barrière et j’ai pu comprendre, qu’à Copenhague, Claudette ait regretté l’ambiance des ONG.
Autant pour l’aspect organisationnel de l’événement ; pour ce qui est du contenu, j’ai aussi eu quelques surprises. Je dois rappeler que mes premiers contacts avec le concept de réforme agraire remontent aux années 60. Alors étudiant à Munich (Allemagne), je participais à des discussions avec les étudiants latino-américans, et un des grands sujets de débat était la réforme agraire. Fidel Castro avait lancé la réforme à Cuba ; au Chili, Salvador Allende prenait des dispositions pour « radicaliser » la réforme d’Eduardo Frei ; même le Pérou du général Alvarado annonçait une réforme agraire qui devait être menée tambour battant, manu militari ( !).
A l’époque, il était surtout question de démantèlement des grandes latifundias et de redistribution de terre aux petits paysans travaillant jusqu’alors sur les haciendas dans des conditions proches du servage. A Porto Alegre, les thèmes de discussion étaient différents. Certes, on a parlé de réforme agraire, mais aussi de toute une série d’autres sujets comme l’environnement, la sécurité alimentaire, les femmes, les peuples indigènes, les nomades …
Ce qui m’a aidé à sortir de ma perplexité fut de réaliser que cette CIRADR se plaçait dans une liste de grandes conférences de même ampleur et devait tenir compte des résolutions prises lors de ces conférences. Sans avoir la prétention d’être exhaustif, je citerai :
1992 Sommet de la Planète, à Rio de Janeiro,
1995 Sommet mondial sur le développement social, à Copenhague,
1996 Sommet mondial sur l’alimentation, à Rome,
2002 Sommet mondial sur le développement durable, à Johannesbourg.
De tous ces « sommets », c’est sans doute celui de 1992 qui a eu le plus de conséquences pour la FAO, organisatrice de la CIRADR. En effet, le Sommet de la Planète a adopté un programme d’action dénommé Agenda 21 qui comporte 40 chapitres ; or la FAO s’est retrouvée maître d’œuvre pour quatre de ces chapitres :
Chapitre 10 : Planification et mise en valeur intégrée des ressources en terre,
Chapitre 11 : Lutte contre le déboisement,
Chapitre 13 : Mise en valeur des montagnes,
Chapitre 14 : Agriculture et développement rural durable.
La FAO est aussi partenaire pour cinq autres chapitres :
Chapitre 12 : Lutte contre la désertification et la sécheresse,
Chapitre 15 : Diversité biologique,
Chapitre 17 : Océans et mers,
Chapitre 18 : Eau douce,
Chapitre 19 : Produits chimiques toxiques.
Comme on le voit, la FAO a du pain sur la planche et on comprend que le programme de la CIRADR puisse nous mener aussi loin de nos simples préoccupations de redistribution de terre ou, pour utiliser les termes de notre Constitution, de « réorganisation de la structure foncière ».
Avant d’entrer plus dans le détail du déroulement de la conférence, je voudrais reprendre une réflexion que j’ai trouvée dans mes notes, à la date du 10 mars, soit donc le dernier jour de la rencontre : cette conférence est celle du refus d’une certaine modernisation qui écrase l’homme, dans sa culture, le cas des peuples indigènes, dans son mode de vie, le cas des nomades, dans son alimentation, voir l’importance accordée à la sécurité alimentaire, dans sa santé, voir la critique de l’utilisation des engrais chimiques. Je pourrais aussi reprendre cette réflexion d’un des conférenciers, Miguel Altieri : « on est en train de vivre un retour à l’agriculture « agricole », durable, familiale ».
Bernard Ethéart
Haïti en Marche, Vol. XXIII, # 36, du 30 septembre au 6 octobre 2009
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Porto Alegre 2
Dans le premier article de la série que je voudrais consacrer à la CONFERENCE INTERNATIONALE SUR LA REFORME AGRAIRE ET LE DEVELOPPEMENT RURAL (CIRADR) qui s’est tenue à Porto Alegre (Brésil) du 7 au 10 mars 2006 (voir Haïti en Marche, Vol. XXIII, # 36, du 30 septembre au 6 octobre 2009), j’ai pu donner l’impression qu’on a parlé de beaucoup de choses : l’environnement, la sécurité alimentaire, les femmes, les peuples indigènes, les nomades, etc, mais pas trop de réforme agraire.
Mais ce ne serait qu’une fausse impression. Au centre des travaux de la conférence, il y avait deux commissions qui reprenaient chacune un des deux grands thèmes annoncés dans le titre de la conférence : la réforme agraire et le développement rural.
La délégation officielle haïtienne ne comptant que deux personnes, nous sommes répartis la tâche en participant chacun aux travaux d’une des deux commissions. Tout naturellement je suis allé à la Commission 1, qui traitait de réforme agraire et d’accès à la terre, tandis que Budry Bayard participait à la Commission 2 qui avait pour thème de travail : développement rural et éradication de la pauvreté.
Les travaux de la Commission 1 ont été ouverts par la présentation du Document Thématique 1 : « Politiques et pratiques pour garantir et améliorer l’accès à la terre », et alimentés par l’exposé d’études de cas sur un certain nombre de pays : le Niger, l’Ethiopie, l’Ouganda, Madagascar, la Syrie, l’Iran, le Népal, l’Inde, l’Indonésie.
D’entrée de jeu, le Document Thématique 1 offre une définition de l’accès à la terre comme "le processus par lequel les populations, de manière individuelle ou collective, disposent de droits et de la possibilité d’occuper et d’utiliser les terres (avant tout dans un objectif productif mais aussi économique et social), sur une base temporaire ou permanente".
Mais le document signale aussi que cet accès à la terre n’est pas « évident », pour prendre une formule très à la mode." Même s’il existe des différences significatives entre et dans les pays, les pressions sur la terre ne feront qu’augmenter ces prochaines décennies vu l’impact de la croissance continue des populations, l’urbanisation, la globalisation des marchés et le changement climatique".
Je n’ai pas pu m’empêcher de signaler comment ce problème est crucial en Haïti en reprenant ce passage tiré d’un document du Groupe de Travail sur l’Agriculture (DOCUMENT D’ORIENTATION DE POLITIQUE AGRICOLE D’ETAT - MARNDR 2007). "Le pays est essentiellement montagneux avec plus de la moitié des terres possédant des pentes supérieures à 40 %. Les plaines occupent seulement 20 % de la superficie totale du pays avec 550.000 ha. Sur une superficie de 2.775.000 ha, 1.500.000 ha de terre sont cultivés alors que seulement 770.000 ha sont cultivables. La pression démographique et l’augmentation continue de la demande alimentaire poussent les agriculteurs à cultiver des terres marginales inaptes à toutes activités de production agricole. Il en résulte une dégradation de plus en plus accélérée des ressources naturelles".
Le résultat des travaux de cette commission se traduit dans l’accent mis sur un certain nombre de propositions que je me permets de regrouper dans le but de suivre une certaine logique.
En première place, je mets la proposition concernant le choix de politique agraire qu’il nous est encore si difficile à faire :
· il y a un grand défi à relever : trouver un équilibre entre la promotion de l’agro-business, les investissements externes et les intérêts des petits paysans.
En seconde position je place deux résolutions relatives aux objectifs poursuivis :
· la réforme agraire est un instrument de lutte contre la pauvreté ; elle doit promouvoir la justice sociale et augmenter la productivité ;
· la réforme agraire doit contribuer à la protection de l’environnement.
Dans un document intitulé « Cadre Global » auquel j’avais travaillé au début de mon engagement à l’INARA, je m’étais appliqué à citer les différents objectifs que cette nouvelle institution aurait à tenter d’atteindre, et on y retrouvait des objectifs touchant à la justice sociale, à l’augmentation de la productivité, à l’augmentation des revenus des agriculteurs et à la protection de l’environnement.
Puis viennent des propositions relatives aux moyens à mettre en œuvre ou aux conditions de réussite :
1. moyens techniques :
· le cadastre, l’établissement et l’enregistrement des titres sont des instruments importants pour la sécurité des droits.
Sur ce point je ne peux m’empêcher de citer cette déclaration d’un représentant du Niger qui va dans le sens de ce que l’INARA essaie de faire adopter : « Dans les cas de projets de développement, les statuts fonciers doivent être clarifiés au départ pour éviter que ces projets deviennent sources de conflit ».
2. conditions institutionnelles :
· il faut créer des institutions efficaces chargées de mener la politique agraire et les politiques de lutte contre la pauvreté et instaurer une bonne gouvernance ;
· il faut une décentralisation effective qui concilie le contexte local et les systèmes de régulation au niveau de l’Etat ;
3. conditions économiques :
· les marchés internes et externes sont importants pour encourager la compétitivité ;
4. conditions sociales :
· la terre peut être source de conflits et il faut agir avec prudence avec la participation de tous les intéressés.
Déjà le décret du 29 avril 1995, portant création de l’INARA, stipulait que l’INARA devait faire de la participation des intéressés une des conditions de sa réussite, et nous nous sommes toujours efforcés de répondre à cette injonction.
Enfin, il aurait été étonnant que « l’aspect genre » ne soit pas mentionné :
· il est indispensable de créer des opportunités égales pour hommes et femmes en ce qui concerne l’accès à la terre et la « titularisation ».
En conclusion, ma participation aux travaux de cette commission m’a donné l’impression que, à l’INARA, nous étions sur la bonne voie et m’a encouragé à poursuivre nos efforts, même si nous ne voyons pas encore le bout du tunnel.
Bernard Ethéart
Haïti en Marche, Vol. XXIII, # 38, du 14 au 20 octobre 2009