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30 Apr, 17

Alors, ces bassins versants?

Alors … ces bassins versants ?

 

A la suite des « émeutes de la faim » du mois d’avril, le grand sujet de conversation était la « relance de la production agricole ». Même en l’absence d’un gouvernement légalement constitué, cette relance semblait être la priorité # 1 du pouvoir. Et puis sont arrivés ces quatre cyclones avec tout leur cortège de destructions et de malheurs pour les population touchées ; et un second thème s’est mis à occuper les esprits : la « protection des bassins versants ».

 

Or il se trouve que les deux sont intiment liés au point que ces deux objectifs peuvent paraître contradictoires. En effet la relance de la production veut certainement dire : augmentation de la productivité par des investissements dans les infrastructures agricoles, dans les équipements, les intrants ; mais on pourrait imaginer qu’elle passe aussi par une augmentation des surfaces cultivées. Et là, nous avons un problème.

 

En effet, une étude menée par un Groupe de Travail sur l’Agriculture (GTA), mis sur pied à l’initiative du Ministre Séverin dresse un tableau plutôt sombre. « Le pays est essentiellement montagneux avec plus de la moitié des terres possédant des pentes supérieures à 40 %. Les plaines occupent seulement 20 % de la superficie totale du pays avec 550.000 hectares. Sur une superficie de 2.775.000 hectares, 1.500.000 hectares de terre sont cultivés alors que seulement 770.000 hectares sont cultivables. » [1]

 

Autrement dit, le relief su pays nous impose des contraintes ; non seulement il n’y a pas de terres pour une augmentation des surfaces cultivées, mais déjà actuellement certaines terres sont cultivées qui ne devraient pas l’être, avec les conséquences néfastes que l’on peut prévoir. En effet l’étude du GTA poursuit : « La pression démographique et l’augmentation continue de la demande alimentaire poussent les agriculteurs à cultiver des terres marginales inaptes à toutes activités de production agricole. Il en résulte une dégradation de plus en plus accélérée des ressources naturelles. »

 

Un article de Agropresse à l’occasion des cyclones semble le confirmer. « La mauvaise gestion du foncier est l’une des causes majeures de la vulnérabilité des espaces cultivables aux catastrophes naturelles, selon l’ingénieur-agronome Serge Michel Pierre-Louis, spécialiste en environnement et en foncier. La densité élevée de la population conduit à une utilisation abusive des ressources forestières, et de manière générale à une utilisation abusive du sol, soutient-il. »

 

Mais ce n’est pas tout, hélas. En ce qui concerne les terres cultivables, le secteur agricole est en compétition avec d’autres secteurs souvent bien plus dynamiques, parce que disposant de moyens qu’il n’a pas. Nous allons passer en revue trois évolutions qui mettent en péril l’avenir de l’agriculture.

 

Le premier, le plus dangereux, mais aussi le plus visible, est ce qu’on appelle « l’étalement urbain ». Historiquement, nos villes les plus importantes, à l’exception d’une seule, ont été établies au bord de la mer, à proximité des grandes plaines. C’est compréhensible, les colons avaient besoin de ports pour expédier vers la métropole la production qui venait des plaines, le sucre en particulier. Mais avec le phénomène de l’urbanisation, l’extension des villes s’est faite aux dépens des plaines avoisinantes. Nous n’avons pas besoin d’aller très loin pour le constater ; une petite visite dans la Plaine du Cul-de-Sac peut nous convaincre de l’ampleur du phénomène.

 

Nous ne nous attarderons pas sur ce point. Il existe un programme de recherches, d’actions et de plaidoiries autour de la problématique de l’étalement urbain sur les terres agricoles d’Haïti, entrepris par quatre regroupements : CROSE, FONHADI, FONHDILAC, GREF, sur lequel nous aurons certainement l’occasion de revenir.

 

Le deuxième danger pour l’agriculture est la demande de terre pour l’implantation de zones franches. On ne sait pas assez que l’implantation du parc industriel de Ouanaminthe a provoqué le déplacement de près de deux cents familles paysannes. Ces derniers temps on en parle moins, mais il y a quelques mois, le Ministère du Commerce et de l’Industrie était inondé de projets d’implantation de zones franches, dont les promoteurs se fichaient pas mal de savoir si les terres sur lesquelles ils avaient jeté leur dévolu étaient occupées ou exploitées.

 

Le troisième danger est la demande de terre pour la production d’agro-carburants. Ce thème est  également sorti de l’actualité, émeutes de la faim et cyclones obligent, mais on se souvient de ce projet de lancer le pays dans la production d’agrocarburants, projet fortement encouragé par des personnages aussi importants que George W. Bush et Luis Ignacio da Silva, dit Lula. La grande presse nationale s’était du reste enthousiasmée pour l’idée, je citerai seulement cet article de Jean Panel Fanfan paru dans le Matin du 1er juillet 2008 : « Produits pétroliers en hausse / Le biocarburant, seule opportunité pour Haïti ».

 

Le Nouvelliste, par contre, publie, le 24 mars 2008, une dépêche de Ronald Colbert dans AlterPresse : « Manifestation et pétition pour la production agricole nationale et contre le programme d’agro carburant ». Il s’agissait d’une manifestation organisée le 20 mars, sur la place Charlemagne Péralte, à Hinche, pour clôturer le congrès du 35ème anniversaire du Mouvement Paysan de Papaye (MPP).

 

Nous aurons probablement de revenir sur ce sujet de la compétition entre la production vivrière et la production de matières premières pour la production d’agro-carburants, et ce pas seulement en Haïti, sans parler de la responsabilité des agro-carburants dans la hausse des prix des denrées alimentaires au niveau mondial, dont il a beaucoup été question lors des émeutes de la faim.

 

Ceci dit, il y a peut-être une solution à cette quadrature du cercle, elle s’appellerait l’aménagement du territoire. Notre nouvelle Première Ministre en a parlé, lors de la présentation de son programme politique à la Chambre des Députés, comme d’une des priorités de son gouvernement. Mais, quand elle parle de déterminer quelles zones seront réservées à l’agriculture, aux installations industrielles, à l’habitat, etc, je me demande s’il ne s’agit pas de ce qu’on appelle un plan d’occupation du sol, qui est la première étape de l’aménagement du territoire proprement dit, autrement dit l’établissement de structures en vue d’une exploitation optimale de la ressource naturelle sol.

 

Si nous revenons à l’étude du GTA mentionnée plus haut, nous trouvons un « Tableau Résumé des Politiques, des Aires Privilégiées et des Termes de mise en œuvre ». pour les besoins de notre propos, nous ne retiendrons que les deux paliers concernant les aménagements :

 

Politique

Aire Privilégiée

Produit

Aménagements hydro-agricoles

Plaines irriguées et vallées inter-montagneuses

Légumes, fruits

Aménagement de bassins versants

Montagnes humides et semi sèches

Bananes, ignames, fruits, lait

 

Alors que dans le domaine des aménagements hydroagricoles, nous pouvons montrer des réalisations, même si il y a encore beaucoup à faire, dans le domaine de l’aménagement des bassins versants, en dépit de tous les discours, c’est pratiquement le néant ; il s’airait de savoir pourquoi et ce qui peut être fait.

Bernard Ethéart

HEM, Vol. II, No. 38, du 15-21 octobre 2008



[1] Document d’orientation de politique agricole d’état, Draft Préliminaire, MARNDR 2007