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27 Jun, 17

Evolution




«La Bienveillante Pénétration»

Le Bilan



Tout au long de cinq articles, sous le titre général «La Bienveillante Pénétration», nous avons tenté de nous faire une idée de l’évolution de certaines cultures, introduites ou développées sous l’influence du capital étranger: le sisal (HEM No. 22), l’hévéa (HEM No. 23), la figue-banane (HEM No. 24 et 26), la canne à sucre (HEM No. 30).



Il s’agirait maintenant de voir si cette «bienveillante pénétration» a vraiment apporté au pays tous les avantages qu’annonçaient les partisans de l’arrivée du capital nord-américain. Dans «Les blancs débarquent» (HEM No. 20), on pourra voir comment Roger Gaillard rapportent la manière dont les directeurs d’opinion de l’époque décrivaient tous les bienfaits que nous apporteraient ces capitaux. Aujourd’hui, un peu moins d’un siècle plus tard, on est en droit de se montrer un peu sceptique.



Pour commencer, il faudrait questionner le volume du flux de capitaux vers Haïti. Certes on ne peut sous-estimer l’importance des investissements au niveau de la production sucrière ou de la production de sisal; mais on sait que l’arrivée de la SHADA est liée à un prêt de 5 millions de dollars de la Export-Import Bank (la même, à ma connaissance, qui avait consenti le prêt pour la construction du barrage de Péligre). Autrement dit, il ne s’agit pas là d’apport de capitaux, car ces cinq millions nous étions sensés les rembourser.



Un second aspect à considérer est celui des avantages que nous avons pu tirer au niveau de notre commerce extérieur. Certes les exportations de figue-banane, mais surtout de sisal, nous ont permis d’améliorer notre balance commerciale. Il ne faut pas oublier que, pendant quelque temps, Haïti a été un des plus gros exportateurs de sisal au monde. Mais justement, ce fut pendant un certain temps, car l’arrivée des fibres synthétiques a fait disparaître ce pactole. Pour ce qui est de la filière figue-banane, elle n’a pas seulement été victime de la voracité des affairistes haïtiens mais aussi, comme je viens de l’apprendre, de l’arrivée du «mal de Panama». Nous n’avons jamais été un gros exportateurs de sucre; quant à l’hévéa, l’aventure n’a duré que l’espace d’un matin.



Mais là où le bilan peut être considéré comme négatif, c’est quand on constate les conséquences de cette «bienveillante pénétration» sur la structure socio-économique de la campagne haïtienne. Nous pouvons encore une fois nous référer à Paul Moral. «Toutefois, la petite exploitation indépendante qui avait proliféré un peu partout dans le pays, entre 1870 et 1890, fut sérieusement atteinte par le monopole de la H.A.S.C.O. Les guildiviers surtout, subirent les effets néfastes de la taxe sur l’alcool, destinée à favoriser la production du sucre au détriment de celle du tafia. Il en résultat, par contre-coup, une crise assez grave dans la plaine des Cayes et le Bassin Central où s’était organisée une économie vivante, basée sur le commerce local de l’alcool». [44]



Autant pour l’économie sucrière; voyons maintenant les effets de l’implantation de la culture du sisal. «La mise en place de la grande culture du sisal dans la plaine du Nord devait avoir des conséquences plus graves… On saisit mal, à travers les passions déchaînées, la réalité du drame agraire qui en résulta. Les dépossessions de 1926-1930 forment l’un des thèmes principaux de la résistance à l’occupation. ‘L’Union Nationaliste’ dénonce l’expulsion brutale ‘de milliers de paysans’ qui ‘avaient transformé les terres pauvres de la région en de jolies fermes où l’on trouvait, à côté des cultures vivrières, un petit champ de caféiers, beaucoup d’arbres fruitiers, un modeste élevage de chèvres et de poules’. Elle cite de nombreux cas, non équivoques, de spoliation. De son côté, l’administration américaine certifie que les terres concédées aux compagnies étaient depuis longtemps abandonnées et couvertes de halliers et que, si quelques occupants furent effectivement lésés, ils reçurent d’équitables indemnités[45]



Avec Franck Blaise, nous avons une idée de ce qui s’est passé avec l’implantation de la culture de l’hévéa. «La disposition législative du Gouvernement de Lescot qui a fait beaucoup de tort au Pays et dont jusqu’à présent, nous ressentons les conséquences néfastes fut le décret loi du 6 janvier 1945. Il autorisait la SHADA à cultiver le sisal et la cryptotegia. Ce décret avait un caractère dictatorial. Tout propriétaire qui avait refusé d’affermer son terrain à la SHADA, a été l’objet soit d’une mesure de réquisition, soit d’une mesure d’arrestation, soit d’une mesure d’expropriation… Cette Société a pris les meilleures terres de nos paysans pour établir des plantations dites stratégiques… de vastes plantations de vivres alimentaires, de denrées d’exportation et d’arbres fruitiers qui constituaient une très grande source de revenus pour nos paysans ont été détruites en conséquence. Ce fut un désastre national. Dès cette époque, la grande commotion de 1946 était en gestation!» [46]



Et voilà le résultat; structure agraire disloquée, paysans chassés de leurs terres et obligés d’aller chercher du travail à l’étranger; et tout cela pour permettre l’implantation de grandes exploitations trop dépendantes des fluctuations du marché extérieur ou même de la conjoncture politique mondiale et qui, aujourd’hui, ont totalement disparu.



Mais ce n’est pas tout. Franck Blaise consacre un passage à la loi du 22 septembre 1922, appelée loi sur les baux à long terme, qui devait faciliter l’implantation de grandes exploitations. L’article 1 de la loi est en effet ainsi formulé: «L’affermage ne pourra être consenti qu’à des personnes ou compagnies qui auront justifié de leurs capacités financières et des conditions nécessaires en vue de réaliser le développement du pays conformément au but de la Présente loi». [47]



Pour l’auteur, «Cette loi a permis en effet aux officiels du gouvernement de Borno de s’enrichir en faisant des dépossessions massives dans le Département du Nord, en expulsant des milliers de paysans, exploitant toutes les terres dont le fermage a été consenti par l’Etat». [48]



Et la fin de l’histoire: «En 1927, l’exécution de cette loi avait créé tellement d’abus, que le tribunal de Cassation, avait déclaré, dans un jugement demeuré célèbre dans l’histoire des annales juridiques haïtiennes, que cette loi était entâchée de nullité». [49]



Bernard Ethéart

HEM, Vol. XIX, No. 32, du 07-13/09/05